
J’aime les hommes simples.
Ceux qui n’ont qu’une vieille chemise, solide et rêche, raccommodée au linon des rêves
Et qui donneraient leur dernier sou à un homme de passage ;
Sur le visage desquels on lit le goût de la nature, des aliments simples mangés dehors.
Ceux qui n’ont pour eux que leur bonté,
Un vieux couteau dans la poche pour couper le pain
Et une maison toujours ouverte aux pauvres, aux voyageurs, aux oiseaux blessés, tombés du nid.
Un coin de table dans la cuisine, une nappe qui a traversé les âges, qui a gardé l’odeur des rires et des soirs.
Ceux à qui un simple jeu de cartes et une bande d’amis suffisent à être heureux.
Et un petit chat au coin du feu.
Tous les humains sont leurs frères, tous les petits insectes sont leurs amis,
Et ils sortent avec patience les araignées de la maison, avec un verre et un mouchoir,
Quand ils ne cohabitent pas avec elles.
Ils savent que c’est là que l’on trouve Dieu,
Jusqu’au plus petit d’entre nous.
Les tentations du monde, la méchanceté banalisée, ne peuvent pas les corrompre ni les acheter.
Elles ne leur font rien.
Transparents comme l’eau des rivières près desquelles ils ont grandi,
Authentiques comme le coton dont ils se vêtissent,
Droits comme des arbres forts de leurs racines,
Mais humbles comme la branche qui ploie sous le poids de ses fruits et dont le destin est de s’offrir à l’appétit des hommes et des oiseaux,
Ils ne savent même pas qu’autre chose que cela existe,
Et qu’il est un monde où les gens se tuent pour un regard, un crédit, une chimère.
Ils aiment le bruit des clochers
Mais ils vont en forêt comme d’autres vont à l’église,
Ils ont une grand-mère qui leur tire le tarot et lit dans le marc de café,
Ils parcourent les vallées habitées de fantômes avec la conscience du temps et de l’esprit,
Ne ratent pas un solstice et grouillent de petits rituels qu’ils n’oublient jamais, tout en disant ne pas y croire.
Leur vie est simple. Ils sont du matin, sauf le samedi et les lendemains de fêtes – et encore, même là, la joie fraîche de l’aube les cueille et ils se contenteront souvent d’une sieste l’après-midi.
Ils veillent quand ils ont des invités, et cela est souvent.
Leur porte est toujours ouverte, la clé est on ne sait-où, et ils habitent en réalité chez leurs chats, leurs chiens et leurs voisins.
Ils parlent avec une politesse désuète, un accent démodé qui rappelle l’époque où les mômes écrivaient comme des calligraphes.
Leur vie est rythmée par les naissances, les mariages et les enterrements,
Et le coq qu’il faut bien saigner, le poisson qu’il faut bien trancher
Pour qu’il y ait quelque chose à manger dans les assiettes du souper.
Ils savent que quelque chose a existé avant eux, et que quelque chose existera après eux.
Ils le voient dans l’envol rieur des enfants qu’ils regardent jouer dehors et sauter dans les ruisseaux à la pureté glaciale,
Et dans le regard émouvant des petits vieux qu’ils aident et dans les yeux desquels se déploie tout l’horizon d’un monde désormais mort.
La médiocrité et les modes n’ont même pas le temps d’arriver jusqu’à eux.
Elles disparaissent avant de faire effet
Et laissent intacts ces mondes préservés.
Ils lisent de la poésie et écoutent de la musique.
Beaucoup.
Ils sont poètes jusque dans chacun de leurs gestes
Et ont parfois de l’encre sur les doigts
Comme un enfant a de la confiture de fraise autour de la bouche.
Et ils baladent cette enfance avec un sourire de gosse fier de lui-même et de sa facétie.
De trois bouts de bois, ils font une flûte,
Pêchent à mains nues,
Ont le goût du chant et de la danse,
Et se moquent des breloques du monde
– Celui où l’on mange du poulet transgénique.
Ils ont mille histoires et rient
De tout ce qu’ils ont perdu et raté.
Ils ont les lèvres pleines et débordantes comme leur coeur,
Leur appétit de vivre et de donner ;
Des lèvres exprimant la ferveur et l’offrande, la dévotion simple.
Ils savent fléchir et ployer pour ce qui est beau et grand,
Mais ils savent aussi quelles choses sont vraiment dignes de ces adjectifs.
Les cynismes, les comédies, les postures, les violences, ils en connaissent le prix, ils n’aiment pas ça et referment gentiment la fenêtre sur ces billevesées.
Rien de ce qui dénature ou grime l’homme en créature de cirque ne les fascine ou n’a de prise sur eux.
Ils font l’amour. Leur désir est blanc.
Ils touchent une femme comme on rentre dans un temple,
Comme on dévore une figue – en connaissant le labeur du figuier qui l’a permise -,
Et savent mettre dans chaque étreinte la substance du sacré.
Rien n’est sale, chez eux, pas même l’habit plein de sueur et de boue qu’ils retirent avant d’avoir franchi le pas de la porte, assommés d’une saine fatigue.
Ils sont les gardiens d’un monde
Dont tout le monde rêve et dit vouloir,
Mais que plus personne n’a le courage de faire perdurer.
Personne ne connaîtra jamais leur nom.
Personne, sauf la mémoire de l’univers.
Et moi, qui sans les connaître, les chéris tous.
Ils seront enterrés dans un petit cimetière de village,
Le même où toute leur famille a été enterrée,
Depuis des générations ;
Justes parmi les justes
De la nation.
Ou sous un arbre heureux
Qui rappelle de son sourire l’inimportance de ce pour quoi les hommes s’agitent, et la grande éternité des choses.
Ils n’ont rien de ce qui s’achète
Et tout de ce qui ne s’achète pas,
Dans ces villages où les femmes accouchent chez elles
Et les vieux meurent dans leur lit, entourés d’une descendance qui ne les a jamais abandonnés.
Ces hommes meurent souvent dans leur lit, oui,
Illustration d’une vie tranquille et inoffensive
Que la nature récompense de s’être humblement nichée en son sein
Apportant aux forêts qui grouillent du chant des oiseaux
Le chatouillement supplémentaire de leurs rires humains.
Ils sont ce qui continue d’être
Après avoir été.
Leur lumière les prolonge
Et permet au soleil de briller encore ;
Ils ne le savent même pas.
Je ne suis pas sûre, parfois, d’être à la hauteur de ces hommes que j’aime.
Peut-être suis-je trop compliquée, avec mes airs de sirène au bord du gouffre,
Si prête de tomber,
Et qu’il faut sans cesse rattraper.
Intense comme une absinthe qui finit par monter à la tête
Et viole le sommeil de la nature,
Enfermée dans le bocal de sa mélancolie slave.
Je ne suis même pas sûre qu’ils ne soient pas tout ce que je suis profondément incapable d’être ;
Même pas sûre de ne pas jurer
Avec ce monde qu’ils ont su garder vivant ;
Je ne suis même pas sûre, en vérité, que ces hommes existent encore
Et qu’ils ne soient pas le reflet d’une illusion
Dont je ne suis pas digne.
Mais peut-être qu’un peu de ce qui les porte et les anime
Survit encore dans le sang quiet de quelques uns ;
Et peut-être qu’un de ces hommes, un seul, attend de soulever mon corps
Et de renouveler avec moi le paradis du monde.
Et alors, je pourrais le dire, sûre et sereine :
La vie suffit et elle est belle.
Terminé le 26 avril 2023 (commencé quelques mois plus tôt…) et publié le même jour sur FB.