Cela fait un certain temps que j’accumule des textes de réflexion qui touchent à la thématique de la pensée, et aux pièges de cette dernière. J’aimerais les réunir dans un petit cycle que je publierai au fil du temps, et qui s’intitule « Pensées autour de la pensée ». Voici le tout premier.
Des contradictions, tout le monde en a : il faudrait, pour y échapper, avoir une intelligence d’ordinateur, ou vivre dans un monde idéal où aucun ajustement n’est à faire avec la réalité. Emil Cioran écrivait d’ailleurs à ce sujet, dans son livre Sur les cimes du désespoir : « Ceux qui n’ont que peu d’états d’âme et ignorent l’expérience des confins ne peuvent se contredire, puisque leurs tendances réduites ne sauraient s’opposer. »*
En d’autres termes, il faut être profondément simplet pour n’afficher aucune contradiction.
Lorsque des politiciens commettent des actions qui se trouvent en opposition apparente avec leur morale ou les principes qu’ils prônent – voire cherchent à imposer -, il est d’usage pour les gens de les mettre en face de leurs contradictions. Mais parfois, ces contradictions peuvent aussi faire l’objet d’une certaine indulgence.
Ainsi, il n’est pas rare que les citoyens ferment les yeux lorsque des politiciens prônent des idées qu’ils n’appliquent pas entièrement en privé, notamment lorsqu’ils voient là l’illustration que ces politiciens ne sont pas si différents d’eux que ça sur un plan idéologique, puisqu’après tout, ils ont démontré des signes de souplesse sur certains points de leur morale jugés épineux.
Par exemple, prenons le cas d’un politicien jugé très conservateur, un peu anti soixante-huitard, mais qui a construit sa vie en profitant allègrement des droits accordés par Mai 68, qui défend le mariage sérieux, la famille traditionnelle, la religion, est contre l’avortement, les valeurs libérales, mais qui a lui-même divorcé et eu des enfants avec plusieurs conjoints, qui va voir des escorts ou a une vie sexuelle libre, avec des liaisons, des histoires courtes… A décliner au masculin comme au féminin.
Certains citoyens qui ne sont pas conservateurs et apprécient l’essentiel des libertés léguées par Mai 68 interprèteront ces contradictions répétées comme le fait que ce politicien n’est finalement pas si dangereux que ça pour le monde qu’ils défendent : « regardez, il ne représente aucune menace pour nos libertés : la preuve, ils n’a pas passé toute sa vie marié à la même personne, ou n’a pas eu tous ses enfants avec le même conjoint ». Alors que bien souvent, cela démontre en réalité tout l’inverse..
Beaucoup de ces politiciens contradictoires rationalisent et minimisent en général parfaitement leurs propres incohérences, considérant que ces dernières n’existent pas vraiment, ou qu’elles sont moins graves chez eux, parce que eux, contrairement aux autres, ont des principes, et que même s’ils ne vivent pas toujours dans le sens de ces derniers, ces principes-là existent et font office de colonne vertébrale, d’armure, de garde-fou, peut-être, les mettant à l’abri de ce qu’ils considèrent comme la vraie dérive (incarnée, elle, par l’ « autre », toujours, évidemment).
Cela me fait penser au grand débat qui a entouré la décision de la Cour suprême des USA de renverser l’arrêt Roe V Wade qui garantissait aux femmes de tout les états américains le droit d’avorter, mettant les femmes vivant dans des états conservateurs à la merci d’éventuelles interdictions fédérales, qui ne se sont effectivement pas faites attendre. Ce changement historique a évidemment causé beaucoup d’émoi et de remous.
De nombreuses employées de cliniques spécialisées avaient témoigné sur internet du fait que beaucoup de femmes « pro-vie », chrétiennes, souvent épouses ou filles de pasteurs et autres députés anti-avortement, militantes de leur cause, venaient régulièrement se faire avorter dans leurs établissements. Certaines insultaient même leurs « avorteuses » en disant « vous irez en enfer pour avoir accepté de commettre ce crime », alors qu’elles étaient elles-mêmes venues se faire avorter, de leur plein gré.. La plupart étaient évidemment moins violentes. Mais toutes s’arrangeaient pour relativiser la situation : non seulement, cela ne remettait pas en question leurs idées anti-avortement, pour lesquelles elles continuaient à lutter avec véhémence une fois l’évènement passé, mais elles semblaient elles-mêmes oublier en quelque sorte qu’elles s’étaient faites avorter et que leur avortement à elles n’était pas moins réel que celui des vilaines femmes démocrates venues en sifflant. Qu’il avait bien eu lieu, qu’importe les idées qu’elles pouvaient nourrir par ailleurs à ce sujet.
Selon ces mêmes témoignages, certaines de ces femmes pro-vie se permettaient de mépriser ouvertement, devant le personnel, l’avortement, avec l’air de celle à qui l’on a mis un couteau sous la gorge et qui a fini par se plier de bonne grâce à une volonté qui n’était pas du tout la sienne… drôle de tableau pour des femmes entièrement consentantes et maîtres de leurs décisions.
Les hommes ne sont pas en reste. Plusieurs anecdotes succulentes en témoignent. Par exemple, le sénateur Herschel Walker, qui a défendu une interdiction de l’avortement, aurait selon un rapport financé l’avortement de sa petite copine en 2009. Et lorsqu’il a voulu s’en défendre, c’est son propre fils, George, qui est monté au créneau pour enfoncer le clou : selon lui, son père ment et les faits décrits par le rapport se sont bien produits, la signature serait la sienne. De plus, il ne serait pas du tout ce qu’il prétend être : « Il a quatre enfants, de quatre femmes différentes, il n’en a pas élevé un seul. Il sortait coucher avec d’autres femmes… tout a été un mensonge ! (…) Tu n’es pas un ‘homme de famille’, tu nous as abandonnés pour te taper plein de femmes, tu as menacé de nous tuer et tu nous as fait déménager 6 fois en 6 mois pour fuir ta violence. »
Selon l’ex petite amie en question, Herschel Walker aurait tenté une seconde fois de la pousser à avorter. Elle a refusé et mis un terme à la relation, dont un enfant est donc finalement né.
Un autre politicien anti-avortement dont j’ai oublié le nom avait été copieusement moqué sur Twitter après qu’une jeune femme ait répliqué, à son tweet se réjouissant de la suppression de l’arrêt Roe V Wade, que le propre fils de ce politicien, avec lequel elle disait avoir couché, l’avait ensuite enjointe à « faire le nécessaire » pour que ces relations sexuelles ne débouchent pas sur une éventuelle paternité… Il n’y a certes, dans le cas présent, pas de preuves tangibles. Mais l’homme n’a pas démenti. Et surtout, ce genre de moments de grâce où des donneurs de leçons sont pris « la main dans le pot à confiture » ont eu lieu suffisamment de fois pour que nous sachions qu’effectivement, les incohérents et les menteurs existent bel et bien dans le monde politique, et que leurs actes ne sont pas toujours en conformité avec leur image publique et leurs combats.
Beaucoup seraient tentés de penser : « tiens, ces femmes militent pour interdire l’avortement, mais bon, c’est un détail car elles se sont quand même faites avorter, c’est la preuve qu’elles n’empêcheront sans doute pas d’autres femmes de le faire », ou « tiens, ces hommes sont mariés à des épouses qui ont avorté, ont des filles ou des belles-filles qui ont avorté, cela les poussera sans doute à éprouver de la compassion à l’égard de celles qui avortent et à leur lâcher un peu la grappe ». Ils se mettent sans doute le doigt dans l’oeil…
Placé devant ses incohérences et devant la terrible et tant redoutée dissonance cognitive, l’être humain, qui rêve de cohérence et de perfection, n’a souvent pas l’humilité ou le courage de reconnaître la complexité ou l’imperfection des choses, le fait que le système auquel il croit profondément ne fonctionne pas et comporte des failles ; d’admettre sa petitesse et sa faillibilité. Il faut dire que cela n’aide pas de prier un Dieu** cruel et terrifiant qui réserve apparemment le bûcher à toutes les femmes qui se sont fait avorter, et à ceux qui les ont aidées…
Par conséquent, quand on se trouve face à des personnages dont les décisions sont en décalage avec leurs idées officielles et dont les actes semblent prouver qu’ils sont moins différents de nous que ce qu’on croit, sur un sujet donné, en réalité, il n’y a non seulement pas matière à être rassuré et à se sentir proche d’eux, mais au contraire, il y a plutôt matière à fuir : chacun a des contradictions, mais tout l’être de ces gens se fonde sur un déni porté à des degrés très malsains, sur une capacité à voir la paille dans l’oeil du voisin sans jamais voir la poutre dans le sien, et, ce faisant, à retirer sans aucune vergogne aux autres des droits qu’ils s’accordent à eux-mêmes très largement.
* La citation complète d’Emil Cioran : « Ceux qui n’ont que peu d’états d’âme et ignorent l’expérience des confins ne peuvent se contredire, puisque leurs tendances réduites ne sauraient s’opposer. Ceux qui, au contraire, ressentent intensément la haine, le désespoir, le chaos, le néant ou l’amour, que chaque expérience consume et précipite vers la mort ; ceux qui ne peuvent respirer en dehors des cimes et qui sont toujours seuls, à plus forte raison lorsqu’ils sont entourés – comment pourraient-ils suivre une évolution linéaire ou se cristalliser en système ? »
**pauvre Dieu, à qui on fait dire tout et n’importe quoi. Alors que Dieu n’est qu’Amour, et que Dieu, c’est nous.