
L’Iran a toujours exercé sur moi une enivrante fascination, au point que je me suis souvent demandé si je n’y avais pas vécu, dans une vie antérieure. D’abord, il y a cette langue allongée, alanguie, s’étalant tout son soûl, comme un chat qui s’étire, comme une femme sensuelle et indocile sur un lit défait, constellée de H qui sont comme les voûtes d’un palais fastueux où se nichent des bassins d’eau pure. Khorassan, Ispahan, le Shah, Kermanshah, Shiraz, Golshifteh, Anousheh.
Et puis, il y a les femmes iraniennes, que j’ai toujours considérées comme les plus belles femmes au monde. Leurs visages nobles, aristocratiques même dans la misère et l’adversité, emplis de la fierté tenace de descendre d’une des plus belles réussites civilisationnelles, la Perse, celle de Rumi, celle de la Conférence des oiseaux, celle de Forough Farrokhzad, celle de Maryam Mirzakhani, celle de Hossein Alizadeh. Leurs traits à l’allure sculpturale, d’une grâce solide qui relève de l’architecture, mâchoires, mentons et nez de marbre exprimant la fougue royale et l’insoumission ; le regard qui recèle mille secrets, prédit l’intelligence et la profondeur, la gravité prompte, tout autant que la plus volcanique intensité ; les arrondis de sensualité extrême, qu’une féminité totale vient parachever jusqu’à l’absolu.
Et lorsque les années passent, elles vieillissent comme des reines conscientes de leur pouvoir, grandes roses dignes qui exhalent dans leur flétrissement leur plus obsédant parfum.
Il suffit pour s’en convaincre de voir Chahdortt Djavann, qui est l’exemple le plus abouti de la femme iranienne. Son rêve (elle a écrit « Bas les voiles ! ») est peut-être en train de se réaliser.
Les iraniens, femmes en tête, mènent à cet instant leur plus grand combat. Les générations se lèvent, dans la solidarité, charriant derrière elles une poésie qui préfigure la victoire. Et partout, comme des fleurs qui se lèvent au soleil, une armée de chevelures nues, en pleine reconquête de leur liberté, fait face aux gardiens rouillés de leurs chaînes quotidiennes. Aucun peuple ne mérite l’esclavage, aucun. Mais aux Iraniens, plus qu’à n’importe quel autre, l’asservissement sied particulièrement mal.
Il offense leur nature profonde, leur grandeur, leur beauté.
Je me souviens encore de ma première année d’études à l’université de Nanterre : c’était en 2011. C’était il y a si longtemps. Un Monsieur d’origine iranienne, Kaveh, attendait à l’endroit où se déversaient les étudiants à la sortie des cours, évangélisant au compte-goutte ceux qui étaient prêts à lui consacrer deux minutes – c’est-à-dire pas grand monde – afin de le laisser raconter son histoire et les horreurs qui avaient lieu dans son pays, dont il était exilé. Il me parlait de la courageuse Maryam Radjavi, voilée pourtant, qui se battait depuis l’étranger et défendait la laïcité, celle que nous prenons chez nous pour un acquis de longue date. Je l’avais écouté. Il m’avait donné un CD, que je possède encore je crois, et de la documentation. Je recevais parfois des appels de leur comité, pour des évènements. Je n’ai pas toujours répondu présente, je n’ai pas toujours pu donner des nouvelles, la vie étant ce qu’elle est, c’est-à-dire un infernal tourbillon qui n’a pas toujours pitié de la condition humaine, mais je ne les ai jamais oubliés. Je ne suis pas certaine de les avoir beaucoup aidés, pas certaine que les quelques argumentaires tenus à mon entourage sceptique, ou à des camarades de classe qui n’en avaient pas grand chose à foutre, aient fait avancer leur cause d’un pouce. Mais je ne les ai jamais oubliés, non, et j’ai toujours gardé dans mon coeur une modeste flamme pour tous ces gens qui, comme eux, ont semé humblement des années durant, sans jamais se décourager, renouvelant à chaque instant de leurs petites mains humaines la possibilité d’une révolution. C’est sans doute un peu sur leurs épaules que se hisse aujourd’hui la jeunesse venue poser, espérons-le, la première pierre d’un nouvel édifice. Je les imagine, aujourd’hui, pleins d’espoir, émus comme devant les vendanges d’une vie.
Ici, je pose cette pensée comme une offrande. Que toutes nos prières, partout dans le monde, convergent vers vous et vous donnent la force – à vous qui en possédez déjà tant – d’écrire votre Histoire. A l’encre de feu.