
Vivent comme des rois tous ceux qui savent
S’aimer comme des pauvres
Ceux qui boivent l’eau à sa source
Et viennent assouvir leur appétit à la mamelle du jour
Un vent joyeux les porte
Qui se nomme l’amour
Ils savent être des feuilles mortes
S’en allant où la nécessité du destin les amène
Sans autre prétention
Que d’être des travées de fleurs
Offertes aux caprices de ceux qui les cueilleront
Et qui ploient sous la tendre faux
Des écureuils et des oiseaux
La vie, elle leur suffit
Comme le bonheur simple
De n’être là qu’un fruit
Pour tous les affamés
De n’être là qu’un puits
Pour tous les assoiffés
De n’être là qu’une ombre
Pour tous les éprouvés
C’est Dieu lui-même en costume d’humanité
Tu hi tu nazar aaye* (too hee too nazer ayé)
Comme une terre immense embrassée de soleil
Sur laquelle triomphe l’aube après la nuit
Ils sont cette bonté qui n’a jamais sommeil
Et qui vient se livrer à chaque instant de pluie
Comme l’arbre patient qui déborde d’oiseaux
Et dont l’homme a meurtri tant de fois la forêt
Mais qui étend toujours dans un élan secret
Ses branches pour donner la faveur du repos
Comme l’humble maison aux fenêtres rieuses
Dont toutes les lumières sont toujours allumées
Un vallon à la rivière presque moqueuse
Qui rigole un instant pour mieux vous enlacer
Source jamais tarie, offerte à toutes bouches
Les propres comme les sales aux chicots pourries
Femme aux courbes glorieuses, qui permet qu’on la touche
Et qui donne le sein à tous ceux qu’on renie
Leur vie c’est d’être
La graine jetée aux moineaux
La lampe discrète accompagnant les soirs
Qu’on allume avant de raconter nos histoires
Qui éclaircit nos vies, mais sans se laisser voir
Trouvant dans la joie des autres
Leur unique couronne
Leur amour est un vœu
Tous les jours exaucé
Une bouche qui offre, un regard qui pardonne
Une main qui soulage nos genoux blessés
Ils sont la joie folle et la folie la plus sage
L’étreinte qu’on donne les jours de grand orage
À l’enfant craintif, au chaton terrifié
Un instant de miracle et leurs pleurs ont cessé
Dans leur sourire confiant où se lit la justice
La force sans orgueil, l’empathie sans faiblesse
Rayonne une vertu qui démode le vice
L’air du temps fane un jour, et pour eux rien ne presse
Ils ont toutes les vertus les plus opposées
Leur cœur a toutes les pièces de l’échiquier
Le dévouement et la tendresse d’une mère
L’épaule et le courage rassurant d’un père
Ils sont le meilleur et de la femme et de l’homme
Soupe chaude pour les mendiants que nous sommes
Vin de gaieté qui réchauffe tous les hivers
Et fait de chaque larme une grande rivière
La tristesse devient un beau jour un poème
Et la douleur vestige du lointain passé
Sous le geste et l’amour de ces humbles qui sèment
À chaque heure du jour, avec le dos courbé
Il y a toujours à boire et toujours à manger
Dans leur cœur grand ouvert comme un banquet d’été
Une miche de pain discrètement posée
Devant la porte d’une maison délaissée
Nous sommes tous un peu comme des orphelins
Dérivant sur un fleuve, seuls et abandonnés ;
Et blottis désormais dans un nouveau destin
Depuis que leurs bras sont venus pour nous chercher
On se sent bien stupides pour tous nos péchés
On voudrait leur plaire
Oubliant un instant
Que ces gens
Ne savent qu’aimer
De toute manière
D’un amour transparent
Et leur amour n’exige que de se donner
Il n’attend rien cependant il espère tout
Que la paix nous recueille, que le sort nous soit doux
Comme un été de sieste sous un olivier
Rois sans nulle couronne, au plus grand des royaumes
Âmes sans autre trésor que leur tendre paume
Offerte au voyageur et à l’homme de peu
Ce sont leurs doigts qui peignent le bleu de nos cieux
Ils avancent sans cour, et les yeux dans les yeux,
Ceux qui comme des colombes
Portent la bonne nouvelle
Qu’est l’amour de Dieu
*Tu hi tu nazar aaye, chanson dévotionnelle hindoue, qui m’a beaucoup accompagnée. « Tu es vu ».