Une journée ordinaire (poème)

Simone Veil, évidemment.

Dieu nous a faits beaux, grands et libres
Il nous a faits à son image
Pour qu’on s’amuse, pour qu’on s’enivre
Et de toutes folies possibles,
Aimer est vraiment la plus sage

Mais le médecin n’aime pas
Les gens qui s’aiment et qui s’amusent.
Son Dieu à lui maudit la joie ;
Il peste et me dit que j’abuse

Je l’entends râler sous le masque
Qui couvre son visage flasque
En préparant ses instruments
Pendant que je m’endors, docile
Sur la grande table où j’attends

J’aime les hommes et le sexe
Mais les capotes un peu moins
Eh oui, j’ai le plaisir complexe
Je suis une femme, je n’y peux rien

Ne pas baiser lorsque j’ovule
C’est une torture impensable
Et je ne veux pas qu’on m’encule
Ni qu’on éjacule hors de moi
J’aime les amours ingérables

Ma grand-mère, elle avait des plantes
Mais le gouvernement veut pas
Alors, cuisses ouvertes, me voilà
Comme une femme qui enfante

On m’a donné une dragée
J’ai dormi d’un sommeil heureux
Après avoir fait mes adieux
A celui qui ne sera pas né
Et qui n’aura jamais mes yeux
J’ai dormi quiète et soulagée

On ne fait pas d’omelette
Sans casser des oeufs,
M’a-t-on si souvent répété.
Eh bien, la vie, elle est ainsi :
Pour vivre, il faut toujours tuer

Comme l’air que l’on respire,
Comme la cerise qu’on cueille
Ceux qui l’ignorent sont les pires
La vie est cycle et non cercueil

Ils vivent dans un monde empaillé
Encombré de vieilles statues
Je suis forêt, et eux musée
Poussiéreux, pisseux, révolu

Comme chez les souris,
Ou les campagnols des prairies,
Chez les femelles géladas* :
Tout embryon ne survit pas

La vie est belle
Et la nature est cruelle
Parfois

Et dans cette ultime pensée,
Tandis que le spéculum froid
Pénètre ma viande accueillante
J’ai trouvé et Dieu et ses lois

Rien ne meurt jamais vraiment
Et ce n’est que partie remise
Pour que cette âme qui attend
De naître le fasse à sa guise
Dans un terreau plus accueillant

J’ai quitté le triste docteur
Avec sa mine peu amène,
En lui disant : à la prochaine !
Et l’infirmière aux yeux rieurs

En récompense salutaire
De cette journée ordinaire
Je vais m’offrir du chocolat
Une bonne sieste de chat

La première bouffée d’air frais
Que j’ai prise en ouvrant la porte
Fut un instant irréversible
De joie et d’inquiétude morte

Je pense à ce qu’aurait pu être
Cet enfant qui ne naîtra pas
Comme on pense à tous les chemins
Que jamais l’on n’empruntera

En sifflant, tranquille et content,
De celui qui nous attend là
Et quelque peu indifférent
A ce qu’on laisse derrière soi

Je me suis offert une virée
En ce superbe jour d’été
Où le soleil est un ami
Une mère aux bras attendris

Les passants sont vos familiers
Et le monde est comme nouveau
Quand on a jeté son fardeau
Le sac poubelle de ses ennuis

J’ai descendu heureuse et fière
La mythique rue des Saints-Pères
Légère comme plume au vent
Et j’ai traversé en chantant

Ma liberté me tenant chaud
Bien mieux que tous les soleils
Un jour, je deviendrai maman :
Mais ce n’est pas pour maintenant





(Poème écrit le week-end du 25 et 26 juin 2022, en solidarité avec les femmes américaines qui subissent l’abrogation de l’arrêt Roe V. Wade)


* Les souris, les campagnols des prairies et les singes géladas pratiquent déjà l’avortement spontané dans la nature.

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