
Crédit : Trina Carry
A Bordeaux, une femme s’est faite gifler publiquement parce qu’elle donnait le sein.
Maÿlis était dans la file d’attente d’un point relais lorsque son petit de 6 mois a réclamé d’être nourri. Et à cet âge-là, un enfant n’attend pas.
Elle l’a fait patienter et lui a sans doute intimé de mettre ses larmes en sourdine, avec cette tendresse inquiète qui est celle des mères qui ont peur de déranger et qui prient en leur for intérieur pour que l’enfant ne pleure pas, comme on prie pour qu’une digue déjà croulante ne cède pas.
Comme trop de mères qui vivent dans l’appréhension d’être dévisagées, alpaguées, embêtées, agressées pour avoir osé sortir un bout de sein en public et avoir effectué l’acte le plus naturel et simple qui soit, et qui, durant l’une des périodes les plus vulnérables et sacrées de leur vie, font des concessions à leur environnement pour ne pas heurter le petit français de base qui a peur d’une paire de loches, Maÿlis a attendu.
Après une dizaine de minutes de sursis, après qu’elle ait probablement négocié et repoussé jusqu’à la dernière minute le moment fatidique de l’angoissante tétée en terrain hostile, son enfant s’est remis à pleurer et elle a donc décidé de le nourrir.
Lorsqu’elle a commis son crime, elle portait un vêtement adapté à l’allaitement – sans doute une espèce de camisole que de nombreuses mères ont désormais adoptée et qui ne sert souvent pas tant à faciliter le quotidien des mères les plus pudiques qu’à préserver les bigots du traumatisme que représenterait un tête-à-tête avec une paire de nénés. Par dessus, elle avait une veste. Tant et si bien qu’au final, on ne voyait même pas un bout de peau.
Malgré ces larges précautions, une bécasse est passée par là, n’a pas apprécié, l’a sermonnée puis l’a giflée.
Le pire ? Personne n’a réagi. Une autre connasse, pardon, femme, s’est même empressée de féliciter la vieille bique. Solidarité de bigotes qui dorment sans doute avec leur soutien-gorge pour ne pas choquer leur mari.
C’est drôle, la femme qui l’a agressée a invoqué entre autres les enfants qui pourraient être choqués par cette scène d’allaitement. Sans même se rendre compte que les enfants, eux, s’en foutent (surtout quand on ne leur a pas lavé le cerveau au white spirit depuis la naissance), et que ce sont essentiellement les mégères de son espèce – hommes et femmes – qui sont choquées par les conditions de Mère nature. Les enfants, ne mordent pas le sein qui les nourrit.
C’est drôle, aussi, la femme qui l’a agressée ne voyait même pas les seins de cette mère, intégralement couverts par une camisole et une veste : ce n’est donc même pas la vue d’un sein mais la simple idée de l’allaitement qui suffisait à la mettre dans cet état de colère.
Ce n’est pas la première fois que de telles histoires surviennent. Régulièrement, la presse fait état, partout dans le monde, de faits divers au sujet de femmes qui allaitent. Ce sont parfois ces femmes elles-mêmes qui prennent la parole sur les réseaux sociaux, pour raconter une désagréable anecdote. Ne parlons même pas de la guerre menée contre la nudité, surtout féminine. De cette femme agressée et passée à tabac par une dizaine de personnes car elle était seins nus à la plage. Ou encore de la censure stupide d’Instagram, qui interdit le nu, et plus précisément les tétons de femme, sans appliquer évidemment ces normes ridicules aux hommes.
Lorsque je vois en pleine rue, en plein bitume citadin, un mec sortir son arrosoir dans un coin et pisser à l’aise – ce qui pour le coup n’a franchement rien d’hygiénique -, je n’entends personne, absolument personne, émettre ne serait-ce qu’une protestation. Vous comprenez, les besoins du pater familias, ça se respecte. Monsieur avait besoin. Et quand Monsieur a besoin, tout le monde ferme sa gueule.
Mais une femme qui a besoin, même lorsque son besoin ne sert en réalité que d’antenne au besoin d’un autre qu’est son enfant, ça mérite une gifle dans la gueule, n’est-ce pas ?
Cette agression est juste une énième atteinte au corps de la femme, ici de la femme en tant que mère. Une énième atteinte au droit naturel à la nudité, à notre habit de naissance, encore criminalisé dans une société hypocrite pourtant abreuvée de porno, de sexe, de corps nus, mais incapable de regarder en face une paire de seins dans toute sa grâce essentielle.
Et dans toute son utilité. Car oui, les seins sont utiles et servent aussi à nourrir les enfants. Non, un enfant ne peut pas “être nourri à heures fixes”. Non, il ne peut pas “attendre” lorsqu’il pleure.
L’allaitement, c’est peut-être la nature que vous détestez tous. La nature qui n’attend pas et fait irruption par les larmes d’un enfant en plein centre commercial. L’allaitement, c’est peut-être la nudité – de corps et d’esprit – que vous détestez en vous-mêmes. L’honnêteté. La pureté. La vérité.
L’allaitement, pratique immémorielle, véritable médicament, nectar de santé pour les enfants, comme le savaient nos ancêtres, et comme le confirme de plus en plus la science.
Une pratique largement menacée dans la société actuelle qui, tout en reconnaissant de plus en plus les bienfaits de l’allaitement, est incapable de fournir aux mères toutes les conditions qui leur permettent d’allaiter sereinement. En cause notamment, trop de temps passé loin des enfants et des congés maternité peaux de chagrin. Dans les tribus primitives, où la santé est d’une robustesse inégalée, on allaite jusqu’au sevrage naturel et progressif, décidé par l’enfant lui-même, vers l’âge de 6 ans. Or, la vie moderne ne permet à la majeure partie des mères que quelques mois d’allaitement (parfois prolongés quand la femme peut rester au foyer, ou quand elle usera de tous types de gadgets morbides comme les tire-lait dans les chiottes du boulot).
C’est assez d’obstacles à vaincre pour que les femmes n’aient pas en plus à se soucier du regard médisant et des coups de la mégère du point relais, ou du petit con qui a oublié d’où il sortait (ou qui sans doute, ne le sait que trop).
Dans le cas de Maÿlis, par ailleurs, son enfant est un prématuré : elle est obligée de l’allaiter, c’est une condition essentielle pour l’aider à reprendre du poids. Or, depuis cet incident, outre la nuque bloquée de son fils, elle dit n’avoir plus “une goutte de lait”.
Passons sur l’indignité de l’acte et la facilité de la cible : une femme, vulnérable par ailleurs car seule avec un nourrisson.
Lorsque même la plus émouvante des scènes, une femme qui donne le sein à son bébé, arrêtant un instant la fureur du monde pour faire un cadeau de tendresse et de nourriture à une âme nouvelle, lorsque même cette scène-là, pacifique, immémorielle et pleine d’amour, génère une telle violence, de manière aussi régulière, on sait qu’on vit dans une société qui a perdu toute connexion avec la nature et le sacré.
On aime à diviser la femme entre la mère et la putain (spoiler : nous sommes les deux. Et il faut même avoir été d’abord putain, ne serait-ce qu’un soir, pour devenir mère). Et bien souvent, dans la société, lorsque la femme obtient à peu près le droit d’être l’une, elle perd le droit d’être l’autre.
Ici, on ne parle même pas de la liberté des femmes à être des ‘putains’ : à s’habiller comme elles le veulent, à baiser avec qui elles le veulent, à faire comme elles le veulent. On parle du droit à être une mère. Soit justement la figure à laquelle on aime tant assigner la femme pour lui imposer toutes sortes de concessions et restrictions sur sa sexualité ; en bref, pour l’empêcher d’être une putain.
Eh bien, même ça, c’est un crime. Même être une mère, ça ne va pas.
Mais que veut au juste cette société qui n’est même pas capable d’être cohérente dans ses tentatives d’oppression ?
Il va falloir que vous imprimiez, si possible en copies multiples et abondantes, que l’allaitement, ce n’est pas négociable. Et ce sera dans ta gueule, s’il le faut.
Je ne suis pas mère mais je suis en colère pour toutes les femmes qui le sont.
Le sexisme est déjà considéré comme une circonstance aggravante en cas de délit ou crime. Toute entrave à l’allaitement, toute agression verbale ou physique envers une femme qui allaite, devrait entrer dans la catégorie des délits ou crimes de nature sexiste. Et être jugée à ce titre comme un fait à la gravité supérieure. La législation doit se mettre du côté des femmes qui allaitent, en défendant leur place dans l’espace public jusqu’à ce que cette pratique soit banalisée et intouchable. Jusqu’à ce que les bigots s’habituent. Jusqu’à ce que la honte change de camp. Jusqu’à ce que de nouveau, les jardins publics grouillent de mille femmes sans honte, semblables à un tableau, une vision de paradis ; des femmes de tous âges, tous styles, tous types, toutes couleurs, toutes morphologies, en train d’effectuer l’un des actes les plus beaux et les plus simples : donner du lait et de l’amour à un enfant.
Sources :
– Le topless en net recul chez les femmes, notamment à cause de la peur des agressions ; « Étude Ifop pour VieHealthy.com réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 15 avril 2019 auprès d’un échantillon de 5 026 femmes,
représentatif de la population féminine âgée de 18 ans et plus résidant en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. »
https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/07/synthc3a8se_fk.pdf
– « Quels sont les bienfaits de l’allaitement pour votre bébé ? »
https://www.medela.fr/allaitement/experience-de-maman/bienfaits-allaitement-pour-bebe
– « This stunning photoshoot features 14 moms breastfeeding on the beach during a Full Moon »
https://www.parents.com/baby/breastfeeding/this-stunning-photo-shoot-featured-14-moms-breastfeeding-on-the-beach-during-a/
– « Charente : une femme agressée pour avoir été seins nus »
https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/charente-une-femme-agressee-pour-avoir-ete-seins-nus-7784626123
– « Pyrénées-Orientales : des femmes seins nus sur une plage sommées de se recouvrir par des gendarmes »
https://www.lefigaro.fr/actualite-france/pyrenees-orientales-des-femmes-seins-nus-sur-une-plage-sommees-de-se-couvrir-par-des-gendarmes-20200825
– « Bordeaux : une maman giflée en pleine poire pour avoir allaité en public »
https://www.lefigaro.fr/actualite-france/bordeaux-une-maman-giflee-en-pleine-poire-pour-avoir-allaite-en-public-20210518
– « En Grande-Bretagne, l’allaitement dans les lieux publics fait débat »
https://madame.lefigaro.fr/societe/en-grande-bretagne-lallaitement-dans-les-lieux-publics-fait-debat-081214-93298