Que va-t-on faire de nos vieux toxiques ?

Snake_Tongue

J’aime profondément les serpents. Chaque animal de la nature possède sa fonction et nulle n’est ingrate. Le serpent, au sens spirituel du terme, incarne la renaissance et l’infini. C’est sa part sombre et laide que j’utilise ici : celle que tout le monde connaît ; celle du serpent mortel, sournois et sans pitié dans son attaque. D’ailleurs, les connaisseurs savent que les serpents n’attaquent que lorsqu’ils se sentent menacés. En réalité, la méchanceté gratuite se trouve surtout chez l’humain. Je devrais peut-être trouver une autre photo…

Marianne a publié en ces temps de confinement et de Covid-19 un article de Jacques Julliard, « Que va-t-on faire de nos vieux ? ». N’étant pas abonnée, je n’en ai lu que le début, mais cela a suffi à me donner l’envie de réagir sur le sujet de manière plus générale, car c’est une thématique qui revient beaucoup, en cette période de pandémie où les personnes âgées sont particulièrement touchées. On se demande, évidemment : que va-t-on faire de nos vieux ? Comment en prendre soin ? Comment leur éviter l’isolement et l’oubli ? Et on s’offusque, évidemment, du sort que la société leur réserve. En première ligne des critiques, les Ehpad, les maisons de retraite, tous ces lieux où l’on consigne les anciennes générations en attendant qu’elles crèvent, mais aussi ces descendants qu’on accuse d’ingratitude et d’égoïsme pour s’être débarrassés de leurs ancêtres alors qu’il suffirait, comme autrefois, de faire maison commune et de prendre Mamie sous son toit. Cette solution, clé en main, vantée par tant de gens, mais appliquée par si peu… Il faudrait aussi, peut-être, voir les choses sous un autre angle, moins fédérateur et agréable, moins conçu pour briller en société de nos jours, mais qui existe dans les faits, et que le déni ne fera pas disparaître. Il y a des vérités que l’on visite moins, que l’on aborde moins ; alors même que les actes effectifs des gens vont dans son sens. 

Accueillir vieille Maman à la maison. Prendre soin de ses vieux. En théorie, j’y suis absolument favorable. Cela fait l’unanimité, d’ailleurs. Je n’ai pour ainsi dire jamais entendu qui que ce soit aller à contre-courant de ce discours, pourtant largement contesté par les faits réels. Mais en pratique, combien de “petits vieux” sont toxiques, vilains, imbuvables ? On s’en éloigne comme on s’éloigne de la peste, d’une vapeur toxique, d’un foyer d’explosion nucléaire, et c’est une question de survie et de santé mentale élémentaire. Ils devraient même s’estimer heureux que des enfants leur paient un Ehpad hors de prix et n’aient pas totalement coupé les ponts avec eux en se désintéressant de leur sort, qu’il y ait encore des gens pour leur rendre visite et rogner sur leur bien-être et leurs salaires parfois modestes pour leur assurer le minimum. Ces petits vieux toxiques, vous ne pouvez pas imaginer comme ils sont nombreux, combien j’ai d’amis qui ont traversé des enfers par leur faute et ont bu depuis l’enfance, au sein de leur mère, un lait gorgé de poison : quand je me tourne autour de moi, il n’y a même que ça, des gens maltraités, brisés, broyés par leur famille, et qui souvent continuent encore de pardonner et d’encaisser par sens du devoir et reconnaissance filiale, ou parce qu’ils ont été tellement abîmés qu’ils ne connaissent pas autre chose que ces schémas qu’ils trouvent acceptables et reproduisent inlassablement dans tous les domaines de leur existence ; et tout cela sans compter ceux qui n’ont simplement jamais eu de famille, ont été bannis, délaissés, utilisés, reniés, chassés, mis à l’écart pour des raisons ignobles. Vous ne pouvez pas non plus imaginer combien de ces « petits vieux » jouent les irréprochables victimes de l’abandon familial alors même que leur famille aura usé pour eux jusqu’à la dernière corde, jusqu’au dernier nerf, jusqu’à la dernière parcelle d’estime de soi et de bien-être, aura tout donné et plus encore avant de finalement poser des limites vitales pour que l’ignominie s’arrête, pour que la transmission du mal s’achève et que la descendance soit lavée de ces démons. Beaucoup de ces « petits vieux irréprochables » se plaignent mais n’ont que ce qu’ils méritent. Ils ont éloigné leur famille, ont infligé les pires souffrances, celles dont il faut une vie ou plus pour se remettre, et il faudrait les monter sur un trône ?
Je les vois déjà d’ici, acquiesçant, leur petit œil satisfait, à chaque fois qu’on les plaint et qu’on leur donne gain de cause, à chaque fois qu’une personne tient ce discours : « ah, la société qui ne prend plus soin de ses vieux… », oubliant qu’une partie d’entre eux n’ont pris soin de personne et fait tant de mal que certains auraient sans doute mérité une forme de prison.
Car mettre au monde, élever, nourrir, blanchir, couvrir d’un amour mauvais, n’est pas prendre soin, si l’on s’évertue de l’autre côté à détruire la personne que l’on prétend aimer.
La question est surtout : pourquoi ces petits vieux ont été mis dans un Ehpad comme on enferme un serpent dans un placard ?
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Je connais beaucoup de gens qui aiment leurs vieux plus que tout et les gardent à la maison, les accompagnent jusqu’à leur passage de l’autre côté du ciel. Moi-même, j’aime les vieux, profondément. J’ai toujours adoré leur compagnie, leur connaissance, dès le plus jeune âge. Leur présence m’a profondément manqué, je me suis toujours cherché des vieux à aimer, et j’ai toujours regretté qu’on ne leur fasse pas plus de place dans la société, qu’on ne les intègre pas ; je les respecte infiniment, j’aurais tout donné pour connaître mes grands parents, et si j’avais eu à faire des sacrifices et à dévouer quelques années de ma vie pour un vieil adoré, je l’aurais fait. Car j’abhorre plus que tout les maisons de retraite, l’égoïsme, l’individualisme, la politique du moindre effort, et parce que j’estime que la cohabitation des générations est à l’origine la plus naturelle, la plus saine des structures, celle à laquelle il faudrait tendre et dont la destruction a causé le plus grand des manques à la société actuelle que l’on segmente et compartimente en communautés d’âges alors même que ces dernières ne devraient en former qu’une seule, car elles fonctionnent en synergie et bénéficient les unes aux autres. Tant de jeunes seraient heureux d’avoir des vieux près d’eux, de bénéficier de leur expérience, de leur épaule, de leur mémoire, de leur tendresse ; tant de vieux gagneraient à être entourés de jeunes, et pourraient être requinqués par leur énergie, leur optimisme, leur vitalité, leur goût pour la vie.
C’est toute la société qui tirerait un immense bonheur de cette union.
Mais pourquoi, malgré ces faits tangibles, tant de vieux sont tenus à l’écart de leur famille ? Sont-ils tous les victimes d’une descendance ingrate ? Ou sont-ils pour certains des monstres déjà mis hors d’état de nuire par leur dégradation physique et mentale, et finalement consignés là où ils ne pourront plus faire de mal à personne ?
Qu’on ne me réplique surtout pas, sur le ton du chantage à l’empathie, en prenant des airs de perfection morale : « tu verras quand t’auras leur âge, t’aimerais pas qu’on t’abandonne ! »
Oui mais moi, je n’ai maltraité personne, je n’ai dégradé personne, je n’ai humilié personne, je n’ai détruit personne, et je peine à comprendre que notre société ait encore du mal à crever cet abcès et à voir le diable où il est, c’est-à-dire partout, y compris dans le sourire inoffensif d’un vieillard qui ne s’est calmé que parce qu’il ne peut plus faire de mal à qui que ce soit… et encore.
Car il persiste parfois, par on ne sait quel miracle, chez des grabataires pourtant à bout de souffle et à deux doigts de caner, un restant de venin, de vivacité, d’énergie vitale, mis au service de la méchanceté et de la destruction d’autrui.
La bête est bien vivante, elle bouge, et puise dans ses dernières ressources de semi-cadavre la force de livrer un ultime outrage, une ultime parole vilaine, une ultime cruauté dont elle seule a le secret.
Alors, je pose la question, que personne n’ose poser visiblement : que faire de nos vieux, oui, mais que faire surtout de nos vieux toxiques ?

 

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About Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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